Tony Côme
“Les Promesses de l’ordinaire”

Le premier rendez-vous a ete donne a l’atelier, dans le nord de Paris. Sur le chemin, comme un signe annon cant nos discussions, je croise un garcon qui tient dans sa main un cercle chromatique aux tons et contours tres incertains. La peinture est encore fraîche. Un banal exercice d’arts plastiques, pour le collegien. Une potentielle piece de collection, pour les deux artistes. C’est Gaelle Hippolyte qui m’ouvre. La verriere est gigantesque, la musique exigeante, le travail etale au sol. Lina Hentgen, qui rentre tout juste d’une expedition en Grece, deballe des kourabiedes.

Hippolyte Hentgen Nous avions besoin d’un complice pour ordonner dans un livre notre travail qui est un vrai bazar. On devrait plutot dire qu’il convoque un univers foisonnant.
Nous l’avons appele Imagier, un titre qui s’est impose naturellement. L’imagier, c’est le dessinateur qui fait des images, mais aussi l’objet pedagogique qui recoupe thematiquement cet ensemble. Nous pensons aussi a l’Ymagier d’Alfred Jarry et Remy de Gourmont, une revue que nous adorons. Elle date de la fin du XIXe siecle. Elle est nee de leur intérêt pour l’imagerie populaire et mêle éclatement. Les emprunts documentaires, les sources iconographiques, bien qu’étant toujours dans le meme sillon, s’inscrivent dans notre travail plus directement, sans subir un rapport hiérarchique qui nous semblait un peu systématique et finalement nous empêchait de regarder avec soin nos différents modèles et leurs qualités, leurs finesses.
Pour nous, cet ensemble d’images reste d’une certaine façon du dessin. Meme quand nous peignons, l’imagerie ou le sujet embrasse amoureusement le dessin. Avec cet ouvrage, nous aimerions faire une mise au point sur le contenu tres heteroclite et fortement lie a la culture populaire, a l’imaginaire collectif que nous manipulons.

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Série Cyclope, 2022

Tony Côme Dans votre travail, vous prenez si souvent la main, tant de mains, et ce très littéralement : main empruntée à une actrice, main copiée dans une bande dessinée, main découpée dans une publicité, mains de Mickey, moufles, gants, etc. C’est sûrement le motif le plus récurrent dans votre production. Est-ce aussi une manière, symbolique, de montrer que vous n’avancez pas en solo, de rompre avec l’image romantique de l’artiste isolé ?

Hippolyte Hentgen La répétition des motifs, des clichés, proposés par l’histoire, c’est le sujet qui nous occupe et nous tentons d’explorer les différentes possibilités stylistiques de ces lieux communs. Le Giallo, les films de genre, le cinéma expérimental1 (que nous regardons de près) embrassent ces questions et offrent des lectures intéressantes entre modernisme et postmodernisme.

Pour ce motif de la main, on pense aussi à Pickpocket de Bresson qui nous a beaucoup impressionnées et vers lequel nous revenons régulièrement. On y retrouve d’ailleurs certaines similitudes avec Crime et Châtiment de Dostoïevski ou encore The Rope d’Hitchcock. C’est le cinéma de la main, de la tactilité, de la fragmentation, et nous nous retrouvons dans ce monde où tout est donné par morceaux. Il faut entendre dans ces éclats que les questions de représentation, de l’idée de nouveauté ou de la place de l’auteur ne sont pas simples aujourd’hui.
Faire le tour de sa main, c’est un des premiers dessins que chacun d’entre nous a fait étant enfant. C’est à ce moment qu’on apprend l’image de soi, qu’on mesure l’impact de la trace, de l’empreinte, du signe. C’est une façon de dire « j’étais ici », et depuis Lascaux jusqu’à aujourd’hui, ce signe reste émouvant.

Nom de l’œuvre, 2021

L’expérimentation des formes dans l’atelier est au cœur de notre pratique, le plaisir quotidien qui nous anime consiste à travailler pour beaucoup avec nos mains. La main, c’est la précision, c’est l’outil multifonction, dont la géographie variée (la paume, le pouce, etc.) nous sert à déposer des intentions, des affects.
Le passage de la main à la main signale en effet notre intérêt pour le collectif, pour le jeu, c’est une course de relais, qui s’adresse aussi au regardeur et indique un cheminement possible. Ce signe récurrent nous permet de valoriser les fragments et de donner une autonomie aux sujets, aux objets esquissés.
Dans notre exposition Le Bikini invisible au MAMAC en 2019, la main était le personnage central. Le motif se déployait sous forme de sculptures animées disposées au sol et entourées d’une série d’animations en fils de fer – un corps de ballet. Pour cette série d’animations en stop motion, nous avons repris la chorégraphie de Water Motor de Trisha Brown.2
En 1966, la cinéaste Yvonne Rainer réalise un film dans sa chambre d’hôpital : un ballet minimal de doigts repliés qui maintient la tension dans la main. Nous voulions adapter ce ballet minimal à cinq doigts sur la main collée…


  1. Michel Foucault, « L’ecriture de soi , Dits et ecrits (tome IV, texte n°329, 1983), Paris, Gallimard, 1994 

  2. Siegfried Kracauer in Thomas Y. Levin (ed. et trad.), Siegfried Kracauer, Photography, in Mass Ornament. Weimar Essays, Cambridge Mass., Harvard University